Alors que les tensions autour de Cuba se ravivent sous l’effet des pressions américaines et des débats sur l’avenir du régime, l’Union européenne tente de préserver une ligne diplomatique fondée à la fois sur le dialogue, la coopération économique et la défense des droits humains. Dix ans après l’accord de 2016, les relations entre Bruxelles et La Havane demeurent marquées par un équilibre précaire.
Après l’inculpation par la justice américaine de l’ancien président cubain Raúl Castro, le 20 mai 2026, les tensions entre Washington et La Havane se sont encore accrues. Le secrétaire d’État américain Marco Rubio a, dans le même contexte, estimé que les chances d’un règlement négocié avec Cuba étaient faibles, tout en affirmant que les États-Unis privilégiaient officiellement une issue diplomatique.
À La Havane, les autorités cubaines redoutent que cette inculpation soit utilisée comme justification à une nouvelle escalade américaine contre l’île. Cette crainte intervient quelques mois après la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro par les forces américaines, en janvier 2026, avant son transfert vers les États-Unis.
Cette séquence offre aussi l’occasion de revenir sur l’état des relations entre Cuba et un autre acteur international majeur : l’Union européenne.
Un accord formalisé il y a près de dix ans
L’Union européenne et Cuba ont conclu, le 12 décembre 2016 à Bruxelles, un accord de dialogue politique et de coopération (ADPC) portant sur l’ensemble des enjeux d’intérêt commun, notamment les droits de l’Homme, la lutte contre la corruption, la bonne gouvernance et le changement climatique. Cet accord est appliqué à titre provisoire depuis le 1er novembre 2017 pour les domaines relevant de la compétence exclusive de l’Union européenne. La Lituanie est le seul État membre à ne pas l’avoir ratifié mais la plupart de ses dispositions sont déjà entrées en vigueur.
L’ADPC prévoit l’organisation régulière de dialogues politiques thématiques, y compris sur les droits de l’Homme, le plus récent ayant eu lieu le 24 novembre 2023. Le 30 mars 2022, Josep Borrell, alors haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, avait publié une déclaration exprimant les préoccupations des États membres concernant la situation des droits humains à Cuba. Ces inquiétudes avaient été réaffirmées dans un communiqué du 11 juillet 2022, à l’occasion du premier anniversaire des manifestations du 11 juillet 2021.
Ces manifestations, dirigées contre le gouvernement cubain et le Parti communiste de Cuba, avaient été qualifiées d’inédites depuis la révolution de 1959. Elles avaient fait un mort et des dizaines de blessés. Selon l’ONG Cubalex, 1 377 personnes avaient également été arrêtées. Parmi les griefs des manifestants figuraient les pénuries d’aliments et de médicaments, les coupures d’électricité, la crise économique accentuée par la pandémie de Covid-19, ainsi que l’absence de libertés politiques dans le pays.
Depuis, les relations entre les Vingt-Sept et Cuba restent marquées par une tension persistante autour des droits fondamentaux. L’Union européenne en a fait un sujet central de son dialogue avec l’île. Ce canal diplomatique montre que les relations ne sont pas rompues, mais souligne aussi leur caractère conditionnel : l’UE maintient le contact tout en exprimant régulièrement ses préoccupations sur les libertés publiques, l’espace civique et le pluralisme politique. De son côté, Cuba accepte ce dialogue, mais rejette souvent les critiques européennes, qu’elle perçoit comme une forme d’ingérence.
Deux axes de coopération prioritaires
Cuba est la plus grande île des Caraïbes, avec une population d’environ 11 millions d’habitants. Située dans la zone des ouragans, elle subit fréquemment des phénomènes météorologiques violents. Le pays, actuellement dirigé par Miguel Díaz-Canel est membre du groupe des pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) depuis 2000. Il est engagé dans un processus de réformes défini dans les « Lineamientos », les orientations de politique économique et sociale du gouvernement.
Dans le cadre du programme indicatif pluriannuel 2021-2027 et de la stratégie Global Gateway, l’Union européenne accompagne Cuba autour de deux axes prioritaires : la transition écologique, notamment le développement des énergies renouvelables, et la modernisation de l’économie, à travers le soutien au secteur privé émergent et au domaine biotechnologique. Cette coopération s’inscrit dans l’Accord de dialogue politique et de coopération entre l’UE et Cuba, avec pour objectif affiché d’améliorer les conditions de vie de la population cubaine.
Les actions menées par « l’Équipe Europe » reposent principalement sur l’engagement de plusieurs États membres, en particulier la France, l’Italie et l’Espagne. Pour la période 2021-2027, une enveloppe de 125 millions d’euros a été consacrée à la coopération avec Cuba.
Les financements européens sont versés directement aux entités chargées de la mise en œuvre des projets, qu’il s’agisse d’agences des Nations unies, d’organismes des États membres ou d’organisations non gouvernementales européennes.
Dans le domaine de l’énergie, la collaboration entre les deux parties vise à accompagner le pays dans l’élaboration de politiques durables, le financement de projets énergétiques innovants, le soutien aux entreprises du secteur et le renforcement des compétences techniques et universitaires liées à la transition énergétique. Au niveau institutionnel, l’UE travaille notamment avec le ministère cubain de l’Énergie et des Mines afin de renforcer ses capacités et d’accroître la mobilisation de financements dans ce secteur.
En biotechnologie et en santé, l’UE soutient le renforcement des capacités scientifiques, réglementaires et industrielles de Cuba. Les initiatives portent notamment sur l’amélioration des systèmes de régulation, le développement de partenariats régionaux et internationaux, ainsi que l’augmentation de la production de produits biotechnologiques, en particulier les vaccins, afin de répondre aux besoins de santé publique et de favoriser les exportations.
La coopération couvre également des enjeux sociaux, culturels et de droits humains. L’Union européenne appuie des actions de lutte contre les violences de genre, les discriminations, les drogues et le blanchiment d’argent, tout en soutenant la société civile et les politiques publiques en faveur de l’égalité. Elle participe aussi à la réhabilitation du patrimoine historique de La Havane, notamment à travers la restauration du couvent de Santa Clara, futur centre de formation consacré aux métiers du patrimoine et du développement durable.
Une balance commerciale largement déficitaire
Sur le plan économique, Cuba constitue le plus grand marché des Caraïbes. L’Union européenne est son principal partenaire commercial ainsi que sa principale source d’investissements étrangers.
Sur la période 2015-2019, les échanges de marchandises entre Cuba et l’Europe représentaient en moyenne 30 % de l’ensemble des transactions internationales de biens de l’île. En excluant des statistiques du commerce extérieur cubain les opérations commerciales avec la Russie, l’Ukraine et la Suisse – afin d’obtenir une estimation plus proche du poids de l’UE -, les économies du bloc européen représentaient 26,7 % des achats et des ventes extérieures de biens de l’économie cubaine. Dans cet ensemble, le poids de l’Espagne est déterminant : entre 2014 et 2019, les échanges avec le pays ont représenté 37,6 % de l’ensemble du commerce extérieur de Cuba avec l’UE.
La balance commerciale de Cuba avec l’Union européenne est marquée par un déficit important. Selon un rapport d’Antonio F. Romero G., professeur à l’Université de La Havane, s’appuyant sur les données du service de recherche du Congrès, les importations en provenance d’Europe étaient, en 2020, quatre fois plus élevées que les exportations cubaines vers le marché européen. L’UE joue un rôle de fournisseur stratégique pour Cuba, non seulement en matière de machines, d’équipements et de biens intermédiaires, mais également pour les produits agricoles. Ces derniers sont essentiels en raison des limites de la production intérieure et de la forte dépendance du pays aux importations alimentaires. Cette année-là, Cuba a importé pour un milliard de dollars de produits agricoles, dont 39,2 % provenaient des 27 États membres de l’Union européenne.
Cette asymétrie s’est poursuivie. Selon les données de la Commission européenne, en 2025, l’UE a importé 258 millions d’euros (M€) de biens depuis Cuba et a exporté vers l’île un total de 1 187 M€, soit un commerce total de 1,446 milliard d’euros. Le solde est donc largement en faveur de l’UE : +929 millions d’euros.
Par rapport à 2024, les importations de l’UE depuis Cuba ont reculé de 3,3 % et ses exportations vers Cuba de 20,2 %. Sur la période 2021-2025, la dynamique est également à la baisse, avec un recul annuel moyen de 7,9 % pour les importations et de 3,1 % pour les exportations.
Côté produits, les importations de l’UE en provenance de Cuba sont surtout composées de boissons et tabac (132 millions d’euros, soit 51 % du total) et de matières premières (84 millions d’euros, 32,6 %). Les exportations européennes vers Cuba sont dominées par les machines et équipements (370 millions d’euros, 31,2 %) les produits alimentaires et animaux vivants (233 millions d’euros, 19,6 %), les boissons et tabac (169 millions d’euros, 14,2 %) et les produits chimiques (146 millions d’euros, 12,3 %).
Toujours premier partenaire commercial européen de Cuba, l’Espagne maintient une relation dense avec l’île, où l’on dénombre plus de 100 000 détenteurs d’un passeport espagnol. Les autres pays européens significativement présents à Cuba sont l’Italie, l’Allemagne et les Pays-Bas, dont les entreprises assurent, avec l’Espagne, la majorité du commerce courant. Leurs investissements restent en revanche limités.
Une économie cubaine sous forte pression
Ces données doivent être replacées dans un contexte économique très dégradé. Cuba traverse aujourd’hui l’une de ses crises les plus sévères depuis la « période spéciale » qui avait suivi l’effondrement de l’URSS au début des années 1990. Entre 2020 et 2022, le PIB cubain a chuté de manière spectaculaire, tandis que l’endettement élevé du pays accentue une crise de liquidités et un sous-investissement chronique de son appareil productif.
Cette situation est aggravée par le durcissement de l’embargo américain sous la première présidence de Donald Trump, notamment avec l’activation du Titre III de la loi Helms-Burton en 2019 et l’inscription de Cuba sur la liste des États soutenant le terrorisme en 2021, deux mesures qui freinent les investissements étrangers. L’île subit également les répercussions des sanctions visant le Venezuela, longtemps son principal partenaire régional.
Par ailleurs, malgré une reprise progressive, le secteur touristique peine encore à retrouver son niveau d’avant la pandémie de Covid-19, privant le pays d’une source essentielle de devises. À cela s’ajoutent de graves pénuries de carburant, de denrées alimentaires et de médicaments, exacerbées par la multiplication des catastrophes naturelles ainsi que par les conséquences économiques des crises internationales, notamment celles liées à l’Ukraine et au Proche-Orient.
Un équilibre fragile
Dans un discours prononcé au Parlement européen le 6 mai 2025, la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, a posé une question simple : « comment devons-nous nous engager avec Cuba ? ». Reconnaissant que l’accord de 2016 « n’a pas produit autant de résultats que nous l’aurions souhaité », l’Estonienne a rappelé que dans le contexte de la grave crise économique que traverse Cuba et de l’instabilité mondiale plus large, les objectifs de cet accord « restent pertinents : promouvoir des réformes ; encourager le respect des droits de l’Homme ; et accompagner la modernisation économique et sociale de Cuba – tout en promouvant les valeurs européennes et en protégeant les intérêts européens ».
La cheffe de la diplomatie européenne a aussi rappelé les points de divergence persistants : arrestations et peines disproportionnées dans le pays, ou encore les abstentions répétées de Cuba à l’ONU concernant la guerre d’agression menée par la Russie, avec laquelle La Havane entretient des liens historiques, contre l’Ukraine. Un jeu d’équilibriste qu’elle résume ainsi : « la diplomatie n’est pas l’art de l’idéal, mais celui du possible. Elle repose aussi sur le dialogue, surtout lorsqu’il existe des divergences ».
Depuis, les relations restent sur une ligne de crête. La dernière session plénière du Parlement européen, organisée mai 2026, a donné lieu à un débat sur l’avenir des relations entre l’UE et Cuba. À cette occasion, l’eurodéputé espagnol Hermann Tertsch, membre du groupe des Patriotes pour l’Europe, est intervenu pour dénoncer avec virulence la situation à Cuba et exiger la fin de l’accord de dialogue politique et de coopération entre l’Union européenne et La Havane. Le parlementaire a qualifié de « frustrant » le fait qu’après 67 ans de « dictature communiste », selon ses termes, l’Union européenne continue de maintenir un accord qui aurait, d’après lui, conféré au régime « une légitimité de façade et des millions d’euros provenant des contribuables européens ».
Hermann Tertsch a aussi estimé que la seule façon de mettre fin plus rapidement aux souffrances de la population cubaine serait de renverser le régime « par une intervention nord-américaine ». Cette position s’inscrit dans un contexte régional déjà marqué par le durcissement de la politique américaine envers Cuba et par la chute de Nicolás Maduro au Venezuela début 2026, qui a entraîné la suppression d’importantes livraisons de pétrole à Cuba et aggravé la crise sur l’île.
À gauche de l’hémicycle, l’eurodéputée Leire Pajín (S&D, espagnole) a appelé à la fois les États-Unis à mettre fin à leur politique de « coercition » envers Cuba et le régime cubain à « avancer, une bonne fois pour toutes, vers des réformes démocratiques », notamment en libérant tous les prisonniers politiques.
La cheffe de la diplomatie européenne a également pris part à ce débat, déclarant qu' »il vaut mieux une réforme négociée aujourd’hui » plutôt que de voir le pays « s’effondrer demain ». Kaja Kallas a également évoqué le renforcement de l’aide humanitaire européenne en faveur de la population cubaine, confrontée à de nombreuses pénuries dans les domaines de l’énergie, de l’alimentation et de la santé. En avril 2026, la Commission européenne avait annoncé 2 millions d’euros supplémentaires d’aide humanitaire pour Cuba, s’ajoutant à une enveloppe régionale de 4 millions d’euros pour les Caraïbes, principalement destinée à répondre aux besoins croissants dans l’île.
Toutefois, comme un an auparavant, elle n’a pas plaidé pour une remise en cause de l’accord de coopération bilatérale entre l’UE et Cuba, malgré les violations persistantes des droits humains. Cette position s’inscrit aussi dans un désaccord ancien entre l’Union européenne et Washington sur l’embargo américain et ses effets extraterritoriaux, que l’UE critique régulièrement, tout en maintenant ses propres réserves sur les libertés publiques à Cuba.
Entre volonté de maintenir un canal diplomatique ouvert et critiques récurrentes sur les atteintes aux libertés fondamentales, l’Union européenne poursuit donc avec Cuba une stratégie d’engagement pragmatique. Malgré des résultats jugés limités et un contexte international tendu, Bruxelles refuse pour l’heure de rompre avec La Havane, privilégiant l’idée qu’un dialogue conditionnel reste plus efficace qu’une politique d’isolement. Dans une île fragilisée par une crise économique profonde, les sanctions américaines et l’instabilité régionale, l’UE cherche ainsi à défendre ses intérêts, à soutenir la population cubaine et à encourager une évolution progressive du régime. Une ligne qui l’expose à des critiques opposées : trop conciliante pour certains, trop prescriptive pour d’autres.
Source : touteleurope.eu