Culture europénne

Culture européenne : « Nous l’Europe, banquet des peuples » de L. GAUDÉ

Publié le Jeudi 21 novembre 2019

En 2010, Stéphane Hessel, qui avait foi dans le rêve européen, publie son manifeste « Indignez-vous » dans lequel il encourage les générations montantes à conserver un pouvoir d’indignation. « La pire des attitudes est l’indifférence » disait-il. Son petit opuscule de 32 pages a été vendu à quelque 4,5 millions d’exemplaires dans 35 pays. J’ose espérer que « Nous l’Europe, banquet des peuples » chez Actes Sud, du poète et prix Goncourt 2004, Laurent Gaudé, soit tout autant lu et traduit !

Ce livre est une pépite qui appelle au réveil, qui nous plonge dans l’Histoire de l’Europe depuis cette date clef : Palerme, le 12 janvier 1848 et jusqu’à aujourd’hui. Cette année 1848 où se profile le Printemps des nations érigeant les frontières, bâtissant les nationalités, fondant, aussi, les inimitiés. De là défileront les luttes successives des peuples européens, les massacres et les gloires, façonnant, détruisant, façonnant à nouveau : « Les deux siècles qui nous précèdent ne sont que courses, fièvre, assauts et révolutions. (…) Les siècles qui nous précèdent sont des ogres qui ont avalé le courage et le génie par vies entières ». 

Les titres de chapitres sont percutants et si évocateurs : « Si vieux si jeunes », « Charbon Lumière », « Le monde dévoré », « Nous ne dormirons plus », « Vite », « Indésirables », « En ruine », « Wir, Asche », « Grand retour », « Blocs », « Un traité pour naissance », « Jeunesse seins nus », « La valse des vieux généraux », « La joie, l’indifférence », « Elargissement » et « Grand banquet ».

Le rythme est soutenu, lyrique, poétique, philosophique, instrumental. Laurent Gaudé clame haut et fort : « je suis européen et je veux que l’Europe survive et soit féconde ».

L’Europe reste sans cesse une ambition en devenir. Depuis ces débuts, elle a grossi et a de plus en plus de mal à avancer car le monde change si vite. Il faut l’aider, l’accompagner, l’entourer, la faire vibrer. Les voix des politiques ne sont pas entendues. Reste les intellectuels, les écrivains, les musiciens, les artistes. Leur passion pour l’Europe est sincère. Pas d’intérêt d’ordre égoïste chez ces poètes courageux !

Laurent Gaudé dresse d’abord un tableau inquiétant puis nous dit avec élégance ce qu’il faut faire pour que l’Europe renoue avec ses valeurs et son destin. Dès les premières lignes le ton est donné : « Trop lointaine, désincarnée, suscite souvent plus qu’un ennui désabusé. » C’est contre cette indifférence qu’il se met en colère. On le constate non seulement chez les politiques mais aussi, et c’est plus grave, chez la jeunesse de ces 27 pays qui ont entremêlé leurs données et leurs destins pour un monde meilleur. Laurent Gaudè voudrait inventer un nouveau but de civilisation, parce qu’il considère que « nous méritons des rêves plus hauts et des passions plus folles. Nous méritons de nommer l’impossible et d’œuvrer à le faire apparaître ».

Il y a le « Cri » de Munch. Il y a le « Cri » de Laurent Gaudé. Ce cri constate, appelle, prévient, alerte, parle avec grand lyrisme pour nous inviter à le rejoindre, à participer au grand banquet, pour composer, tous ensemble, nous ces différents pays de l’Europe, surtout nous, les jeunes, une belle symphonie du faire ensemble en solidarité. Une polyphonie pour renouer avec la passion qui a fondé l’Europe. Ce plaidoyer pour un vibrant appel à l’Europe des peuples ! « Car si nous ne faisons rien, ce sera la débâcle ». Des partis politiques dont le but est de détruire l’Europe se font de plus en plus entendre. Ils prônent le retour des frontières, du repli et de la fermeture. De nouveau des murs et des séparations. De nouveau du froid, du mépris et de la méfiance. Non chante le poète Gaudé ! « Il est temps, maintenant, d’amener toutes les idées, de les brasser. Grand banquet de chahut, de distorsion, il faut que ça secoue. (…) Il est temps d’inventer….un rapport d’équilibre qui ne soit pas celui de l’exploitation voilée, pour ne plus fouler aux pieds, comme mille fois auparavant, les peuples humiliés. »

« Nous, l’Europe » a été présenté cette année au Festival d’Avignon mis en scène par Roland Auzet et incarné par des comédiens de différentes nationalités. Quelle qu’en soit l’approche, il est essentiel d’en porter le texte à la connaissance de chacun, et surtout des plus jeunes. « Jeunesse, jeunesse ! Il nous faut ton sursaut »

Bettina Cuvillier Membre du Conseil d'administration de la Maison de l'Europe

 

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